Les entreprises existeront-elles demain ? - YUMAN
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Les entreprises existeront-elles demain ?

Le travail n’est finalement qu’une apparition récente dans l’histoire de l’humanité. Pour quelle raison alors, l’entreprise – sous sa forme actuelle – existerait-elle encore dans le futur ?

Quelle entreprise demain ?

À cette question qui m’est souvent posée, j’ai décidé de consacrer quelques lignes. Parler du futur me semble toujours un exercice paradoxal : à la fois hasardeux et sans grand risque. Hasardeux car, qui peut prédire ce que sera l’entreprise de demain, son organisation, son management ? Et sans grand risque, car peu d’entre nous verront ce futur à 50 ans et plus.

Mon expérience de l’entreprise et mes recherches sur ses évolutions pourraient me mettre dans une position d’expert, de celui qui sait ou du moins possède un avis très clair sur la question. Cependant, plus qu’un expert, je suis un observateur curieux du sens de la vie et du monde dans lequel nous vivons, curieux des signaux permettant de comprendre ce qui est à l’œuvre autour de nous.

C’est donc de cette place que je partage ces quelques points de vue très subjectifs sur un futur qui a de l’avenir…

L’entreprise n’existera plus

L’impermanence de toute chose me fait d’abord croire qu’il est bien possible que ces notions d’entreprise, de management… n’existeront plus dans le futur. Le travail n’est finalement qu’une apparition récente dans l’histoire de l’humanité. Pour quelle raison alors, l’entreprise – sous sa forme actuelle – existerait-elle encore dans le futur ?

L’entreprise – comme chaque chose que l’Homme conçoit et crée – n’est que l’expression d’une vision du monde à un moment de son histoire. Nous sommes dans un changement de paradigme de l’aventure humaine, et certains parlent même de point de bascule. Nous sentons tous cette tension entre des mouvements contraires, qui a démarré au courant du XXe siècle.

La révolution scientifique à l’œuvre accélère le progrès technologique et en même temps bouleverse tous nos schémas de pensée (relativité, physique quantique, science de la complexité) qui convergent avec les enseignements des grandes traditions qui fondent l’humanité.

Le futur s’accélère et le passé revient…

Des vents contraires

Lorsque je regarde le monde actuel, je vois un monde relié, globalisé, immédiat, tiraillé entre deux forces contraires :

– Une force centrifuge, d’extraversion avec la recherche du progrès par la technologie et la conquête de tous les espaces, le contrôle de toute forme de vie. Parmi les nombreux exemples possibles, je ne citerai que le mouvement transhumaniste de Ray Kurzweil aujourd’hui directeur de l’ingénierie de Google pour qui « l’innovation technologique exponentielle permettra de vaincre la mort et donnera naissance à terme, grâce à l’intelligence artificielle, à des machines plus intelligentes que les humains ».

– Une force centripète, d’introversion, tournée vers le vivant et l’espace intérieur, une quête d’authenticité et de fidélité à notre nature profonde qui rejoint les courants de pensées des grandes traditions. Une tendance qui se traduit par exemple par l’engouement du Mindfulness ou toutes les autres formes d’introspection.

La création de valeur demain dans un monde robotisé

Mars 2016 marque un tournant historique pour l’Homme : le 13 mars dernier Lee Sedol (maitre de jeu de GO, jeu le plus complexe) a finalement gagné après 3 matchs perdus contre AlphaGo (programme informatique de Google). L’intelligence artificielle a gagné !

Tout ce qui est robotisable le sera ! Les robots remplaceront évidemment l’homme dans les tâches de production standardisables et pénibles (c’est déjà le cas) ou même les métiers du service comme les chauffeurs de taxi (Google, Car, Apple, Car)… Mais ils se substitueront prochainement aussi à l’intelligence humaine dans les métiers les plus improbables tels que les médecins, les avocats, ou encore les consultants, dont les diagnostics et conseils, seront remplacés par des machines et des algorithmes qui permettront de surpasser les meilleurs professionnels.

Tout ce qui fera appel à du savoir analytique sera remplacé par des machines.

Cela pose alors la question de ce qui aura de la valeur dans un monde avec des robots de plus en plus nombreux, performants et autonomes.

Si le cerveau (tête) peut être supplanté par l’intelligence artificielle, notre élan de survie nous conduira inéluctablement vers d’autres voies.

En contrepied de cette tendance, nous aurons (et c’est la deuxième force à l’œuvre) une quête et une conscience accrue de ce qui fait l’essence de la vie, de notre nature profonde. Nous développerons deux autres cerveaux jusqu’alors ignorés et que les chercheurs commencent à peine à décrypter :

– Le cerveau entérique : notre ventre contient deux cents millions de neurones qui veillent à notre digestion et échangent des informations avec notre « tête ». Les dernières recherches montrent par exemple que notre cerveau entérique produit 95 % de la sérotonine, un neurotransmetteur qui participe à la gestion de nos émotions.

– Le cerveau cœur : on a découvert que le cœur contenait un système nerveux indépendant et bien développé, avec plus de 40 000 neurones et un réseau complexe et dense de neurotransmetteurs, de protéines et de cellules d’appui. Grâce à ces circuits, il semble que le cœur puisse prendre des décisions et passer à l’action indépendamment du cerveau et qu’il puisse apprendre, se souvenir et même percevoir.

Notre éducation fondée sur le « cogito ergo sum » a – jusqu’alors – valorisé l’intelligence mentale, cette capacité à accumuler des savoirs (données) et à les contextualiser selon des paramètres donnés. La part belle a été donnée aux penseurs, aux stratèges capables de calculs complexes, aux joueurs d’échec ou de go. Nos rapports sociaux se sont alors organisés autour du pouvoir de la pensée et du savoir donnant aux cerveaux adaptés à cette compétition un ascendant sur le reste de la population. Le mental, associé à l’ego a engendré une société individualiste donnant au XXe siècle l’apogée du « JE ».

Si les robots seront, dans le futur, capables de remplacer et surpasser le mental, sans doute assisterons-nous à l’émergence d’une nouvelle société, de nouvelles organisations où s’exprimeront davantage les autres cerveaux.

L’intelligence du cœur et l’intelligence émotionnelle seront les deux nouvelles formes d’intelligence qui prévaudront dans nos rapports sociaux et dans les organisations. Les relations seront fondées sur le partage équitable (cœur) et l’expression authentique (émotions) plutôt que sur le pouvoir et la possession.

Entreprises, organisation et management demain

Nous sommes au milieu du guet, entre deux rives et il est encore difficile de déterminer les contours de ce Nouveau Monde qui émerge.

La raison d’être des entreprises fondées – essentiellement aujourd’hui – sur l’optimisation du profit (visée égoïste) changera vers une raison d’être plus universelle, plus au service de la communauté des Hommes et de la durabilité de toute forme de vie sur la planète.

Les organisations seront davantage centrées sur le respect et l’épanouissement de chacun au service d’un but supérieur commun partagé et mobilisateur faisant sens.

L’entreprise vecteur de compétition n’aura plus lieu d’être en tant que telle, mais pourra être une forme d’organisation ponctuelle rassemblant des individus à un moment donné pour associer des compétences au service d’un projet partagé par chacun des contributeurs et nourrissant autant le collectif que l’individu.

Le management va se transformer pour devenir un « libérateur de potentiel », un facilitateur de relation, un animateur (au sens de mise en mouvement) permettant aux individus et au collectif de grandir. Du donneur d’ordre, il évoluera vers le « serviteur », mettant de côté son ego et servant la raison d’être du collectif.

Je vois aujourd’hui beaucoup de peur dans les entreprises, et le management l’utilise pour exercer son pouvoir. Les individus souvent contraints dans des systèmes fondés sur l’obéissance n’y expriment que peu leur intelligence, et leur énergie vitale est souvent coupée.

Les décisions sont prises à la tête et par les têtes, les initiatives sont alors ralenties, voire inexistantes. Or, ce qui fait la richesse d’une entreprise ce sont les intelligences et les énergies des collaborateurs pourtant étouffées par le système, l’organisation et le management.

Si l’on parle de plus en plus d’entreprise libérée (I. Getz), de « reinventing organizations » (F. Laloux) c’est de ce mouvement dont il s’agit : redonner à chacun la possibilité d’exprimer, dans son périmètre, ses talents, de prendre des initiatives. C’est un mouvement de la peur vers la confiance.

Le manager va se transformer pour devenir un « libérateur de potentiel », un facilitateur de relation, un animateur (au sens de mise en mouvement) permettant aux individus et au collectif de grandir. Du donneur d’ordre il évoluera vers le « serviteur », mettant de côté son ego et servant la raison d’être du collectif.

Certaines tentatives comme chez Zappos interpellent sur l’absence de management et je ne suis pas convaincu qu’il s’agit là d’une possibilité dans les entreprises actuelles où la question du degré de maturité et la capacité à assumer la liberté sont des enjeux forts.

Les organisations comme l’holacratie ouvrent des voies de réflexion intéressantes sur des formes d’organisation nouvelles et, pour en faire l’expérience au sein de mon organisation, le système n’est rien sans l’intelligence émotionnelle et l’intelligence du cœur.

Le futur est dans nos racines

Là est la clé, je crois. Le grand changement de paradigme est d’inventer des organisations, des entreprises, un management « intégral » alliant la tête, le cœur et le ventre, dans une vision organique et systémique où tout est relié et interdépendant avec la conscience partagée du but que chacun sert : la vie.

Nous (Occidentaux) avons tourné le dos aux traditions ancestrales, convaincu que le futur se trouvait dans l’émancipation de l’Homme des contraintes imposées par la nature. Nous avons opposé l’Homme et la Nature. Nous avons tout séparé. Nous entrons dans ce que certains appellent l’économie de la relation, du lien.

J’ai le sentiment que le futur est au lien, à la reliance. Si nous souhaitons vraiment que ce monde qui nous accueille soit durable, nous devons passer de la tyrannie du OU au génie du ET, et réhabiliter tous les grands enseignements ancestraux intégrant la nature dans notre façon de construire les organisations.

Laurent Saussereau




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